Le cerveau « fétiche »

L’engouement actuel pour les neurosciences se confirme : les articles de presse en parlant font florès, la plupart des formations y font allusion, les arguments de vente s’y référent tous pour expliquer le déclenchement de l’acte d’achat, la plupart des « meet-up » les mentionnent dans leur programme, bref, les neurosciences font un tabac !

Elles expliquent et commentent les différentes zones du cerveau (amygdale, encéphale, limbique, cortex, néocortex, …), et leurs fonctions (émotions, mémoire, pensée, …), elles nous racontent des histoires passionnantes de dopamine, sérotonine, cortisol que nous sécrétons mais si, mais si .. On apprend que le cerveau ne retient pas les négations (ainsi, quand vous dîtes à votre enfant « n’oublie pas tes clés », il retient « oublier »), qu’il déteste les contraintes et à l’inverse recherche le plaisir via un « circuit de récompense », qu’il perçoit et décrypte les moindres émotions sur le visage des autres, et interprète le ton de leur voix. Dès lors le cerveau, cette partie de nous, apparaît comme un joyau que nous possédons tous ! Et nous découvrons qu’une partie de nous-même détient un véritable pouvoir qui intéresse la science et en fait un objet d’exploration !

Je propose ici de porter un regard « sociologique » sur cet engouement. Pour ce faire, je m’inspire d’une interview récente d’Alain Ehrenberg sur France Culture, à la suite de la parution de son ouvrage « La mécanique des passions : cerveau, comportement, société », chez Odile Jacob en mars 2018. Il s’agit de ma compréhension de ses propos, d’une « traduction » qui n’engage donc que moi.

L’auteur analyse que cet engouement est possible parce qu’il répond à un idéal sociétal, celui de l’autonomie.

En effet, l’autonomie apparaît aujourd’hui comme un enjeu majeur pour tout un chacun dans notre société d’individualisme de masse. C’est-à-dire que, vous et moi, sommes désireux d’accomplir nos vies, d’en être acteur et, en retour, la société attend de nous que nous prenions nos décisions en toute responsabilité. Mais dans cette société-là, le monde du travail a lui aussi muté en passant « des cadences à respecter, de l’obéissance aux ordres » au « prenez des initiatives et montrez votre capacité à être autonome ».

S’opère ainsi un double déplacement qui suscite chez l’humain que nous sommes, d’entreprendre lui-même un changement, et ce, en contrôlant ses émotions et ses pulsions. Notamment ses peurs face à la prise de responsabilité, mais aussi ses hésitations, ses angoisses, ses erreurs. Bref, une pression psychologique, une charge mentale. Et là, le cerveau, dans son extrême complexité apparaît comme le sauveur. Il faut dire que la presse se charge de nous l’expliquer à coup de manchettes « les neurosciences démontrent que ….. », « l’imagerie médicale révèle que …. ». Bref, le cerveau devient le pourvoyeur de ressources pour se sortir des difficultés du quotidien dans lequel le nouvel homme assume son autonomie.

Le cerveau, ce merveilleux organe, d’une extrême complexité et donc d’une grande valeur, devient l’espoir de « l’homme pensant et agissant ». Autant plus prometteur, qu’il est possible, nous dit-on à force d’exercices et de pratiques spécifiques, de modifier nos comportements après avoir « géré » nos émotions. Antonio Damasio le disait déjà[1] l’homme n’est seulement rationnel, il est aussi émotionnel, y compris dans ses prises de décision.

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L’homo du XXIème siècle deviendrait à présent « neuronal ».

 

 

En tout cas, il y aurait un côté pratico-pratique que la psychanalyse n’offre pas. Cette rencontre entre les deux « tribus » des professionnels des neurosciences cognitives et des « psychanalystes thérapeutes » fait débat et même polémique. Il est vrai que les premiers proposent une clé de compréhension de certains comportements humains, ouvrent des possibles d’auto dépassement, offrent de traiter des pathologies (la schizophrénie semble-t-il) et acquièrent ainsi aujourd’hui une certaine autorité morale et sociale dans l’opinion publique. Un aspect utilitariste séduisant pour aider notre quotidien.

De surcroît, ce n’est pas fini, nous dit-on, car nous en sommes seulement au début de découvrir ce dont le cerveau est capable (la discipline s’est constituée dans les années 70). Se forme ainsi, dans les représentations collectives, un espoir d’avenir grâce notamment à la plasticité du cerveau dans laquelle nous plaçons désormais notre confiance. Et comment serait cet avenir ? Plus facile, plus intelligent, plus paisible, plus quoi ? Et nous ? Nous serions comment ? Plus proches du bonheur, davantage préoccupés de veiller à notre plaisir, de vivre nos passions ?

Ces espoirs expliqueraient le succès concomitant de la psychologie positive. Ce pourrait être un autre marqueur de notre temps, significatif de notre recherche de bien-être, un autre engouement porteur d’espoir d’un mieux vivre.

Alors, deux questions :

  1. Peut-on dire que les neurosciences et la psychologie positive sont significatifs de la façon dont nous vivons notre vie ?
  2. Peut-on se dire que l’enjeu sociétal d’autonomie se double de l’enjeu de bien-être ? Sorte de contrepartie à la lourdeur du premier …..

Votre avis ?

 

[1] « L’erreur de Descartes », Odile Jacob, 2010

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